Ma rencontre avec Edz est inhabituelle. Je fais du tourisme dans le Nord des Philippines, la région des rizières en terrasses. Dans le village où je loge, j’apprends qu’il y a une grotte avec des anciens cercueils à flanc de falaise. Je décide d’y aller par moi-même mais une fois arrivée, je ne vois pas l’entrée. (c’est surement pour cela qu’il est recommandé de prendre un guide!) J’ai pourtant vu de loin le chemin, mais impossible d’en trouver le début. Je demande à un homme qui tient une échoppe. L’œil louchant, il me baragouine quelque chose dans ce qu’il croit surement être de l’anglais mais que je n’arrive pas à déchiffrer. Je repars donc par la grande route quand quelques secondes plus tard, Edz me siffle et me fais signe de revenir devant l’échoppe.
Elle est accompagnée de son cousin. Ils m’apprennent que le chemin est ouvert aux visiteurs seulement à partir de midi pour cause de « malédiction » ancestrale. Les Philippins sont à 80% catholiques (principale communauté d’Asie), mais cela ne les empêche pas de croire encore à la sorcellerie.
Il est midi ! Je descends donc le chemin vers la grotte, accompagnée de mes deux acolytes qui sont heureux de me faire part de leurs connaissances sur le site. Edz est une jeune femme très vivante, elle rigole beaucoup et fort, ce qui est rare chez les asiatiques, plutôt timides de premier abord. Après quelques photos dans la grotte, chacun reprend son chemin.
Le hasard fait que je rentre dans le restaurant où Edz et son cousin sont assis. Ils m’invitent à leur table et me proposent de déguster avec eux un yaourt qui est la spécialité du village de Sagada. J’en apprends donc plus sur cette jeune femme de 32 ans. Edz travaille dans un centre commercial à Baguio, une des grosses villes du pays. Elle vient d’une famille moyenne et à étudier le commerce, ce qui lui permet de travailler désormais pour un grand groupe. Elle a perdu ses parents et n’a pas de frère et sœur. Etre amie avec son jeune cousin l’aide à surmonter le manque d’un cocon familial. Elle est toujours célibataire et sourie en me disant qu’elle attend la bonne personne.
Dans un pays conservateur où la religion à une place centrale, je lui demande si ce n’est pas trop dur d’être dans sa situation. Je lui relate que mon premier jour à Manille, j’ai eu le droit à une réflexion du chauffeur de taxi qui me disait qu’à mon âge je devrais voyager avec un petit ami ou mieux : un mari ! Edz ricane mais m’affirme que la culture est en train de changer et que les Philippins sont de plus en plus ouverts et éduqués. En parlant des femmes et à cause de mes questions, elle m’interpelle un moment et me demande : « mais dans ton pays, il n’y a pas de femmes à hautes responsabilités dans les entreprises ? ». Cela l’étonne, elle ne ressent aucune injustice envers les femmes dans le monde du travail aux Philippines. Les statistiques montrent pourtant tout le contraire…
L’un des gros freins à l’émancipation des femmes dans ce pays est le taux de natalité. C’est le plus élevé de la région même si il a largement diminué depuis les années 70. Selon la banque mondiale, le taux de natalité est de 3 enfants par femme en moyenne.
J’évite le sujet de la loi* sur le planning familial qui est bloquée par la Haute Court depuis 2012 car je comprends vite que mes interlocuteurs sont très pratiquants. Edz m’annonce chaleureusement et avec excitation qu’elle a vu le Pape il y a quelques mois. En effet, le Pape est venu à Manille et à rassembler 6 millions de personnes en Janvier dernier. Pour le voir d’une vingtaine de mètres, Edz et ses amis ont attendu 24heures, debout, sous la pluie. C’était l’un des plus beaux jours de sa vie.
Tant pis, je tente quand même d’en savoir plus sur ce qu’ils pensent de la loi. Edz et son cousin ne sont pas contre, ils sont bien conscients que dans la banlieue des grandes villes, il y a beaucoup de bidonvilles et des familles trop nombreuses pour assurer les besoins vitaux de chaque membre.
Notre repas se termine. Nous nous quittons avec de grandes accolades. Les cousins repartent dans l’après-midi vers Baguio et je vais continuer ma route vers le Nord-Ouest du pays.
Au moment où j’écris ces lignes, la loi du planning familial que le président Aquino essayait de faire passer depuis deux ans, a enfin été validé malgré les différents lobbyings. La population qui était à 72% en faveur de cette loi, va pouvoir bénéficier du planning familial gratuit. Cependant, le divorce reste toujours interdit…
*la loi du gouvernement requiert que les centres de santé distribuent gratuitement préservatifs et pilules aux personnes en faisant la demande. Ils veulent aussi enseigner l’éducation sexuelle à l’école.

