J’attends dans le sas d’entrée que Léonie en personne vienne m’accueillir. Je suis un peu anxieuse de rencontrer cette grande dame du monde social québécois. Sourire aux lèvres, cheveux grisonnants et voix douce, cette femme qui a été élue en 2011 personnalité de l’année dans la catégorie « courage, humanisme et épanouissement personnel » (Radio Canada), m’ouvre la porte de son organisation qu’elle a créée, il y a 20 ans : La rue des Femmes.
En plein Montréal et sur 3 étages, le centre Olga est dédié aux femmes itinérantes c’est-à-dire aux femmes sans domicile fixe. Il y a d’abord le centre de jour composé d’une cafeteria où les femmes viennent se nourrir de bons plats dont elles n’ont pas souvent l’habitude. Je mangerais deux fois avec elles, et c’était délicieux. Ici tout tourne autour de la santé relationnelle des itinérantes. Il y a aussi des salles dédiées aux activités comme le chant, la peinture ou la création vestimentaire pour que les femmes puissent s’exprimer autrement que par les mots. On héberge les itinérantes mais surtout on soigne des femmes blessées, meurtries et souvent violentées depuis leurs plus jeunes âges.

L’étage supérieur est dédié aux chambres, une vingtaine, que les itinérantes gardent entre deux mois à un an. Il y a aussi quelques matelas d’urgence mis au sol fait avec les moyens du bord. L’organisation est reconnue mais ne reçoit que 60% de son budget avec l’état, les 40% autres doivent être trouvés grâce aux mécénats et aux différents donateurs. Le chiffre nécessaire s’élève à des centaines de milliers de dollars canadiens. Un travail de longue haleine pour l’équipe de La rue des Femmes qui n’a qu’un seul objectif : aider et créer un lien relationnel avec ces femmes isolées.
L’équipe chaleureuse m’accueille et m’explique donc le travail de l’organisation. Chacune a son parcours et son opinion, ici on se respecte et on écoute l’autre quand il parle. Les travailleurs et travailleuses de la Rue de Femmes sont engagés et professionnels (psychologue, éducateur spé, assistante sociale…). La majorité des femmes ont une addiction quand elles arrivent, certaines ont même des problèmes mentaux. Une chose est sûre, elles souffrent toutes. La pudeur est de rigueur, les femmes s’expriment à une intervenante spécialisée quand elles le veulent, quand elles sont prêtes. Si un lit est disponible alors on lui en offre un, si elle a une addiction alors on lui recommande un centre spécialisé, si elle a faim alors on lui offre à manger ect. Ces femmes ont des douleurs et des vies que je ne peux qu’imaginer. Par respect pour elles je ne poserai aucune question personnelle. Je ne sors ni mon carnet, ni mon appareil photo.
Je participe à l’atelier « chorale» du jeudi. Monique, une bénévole musicienne, anime le cours. Les femmes m’acceptent dans leur cours. La joie, la bonne humeur et le lâcher prise sont présents dans cet atelier. Rythmée par les encouragements de Monique, la petite équipe composée de 7 femmes répète pour un concert qu’elles vont donner à l’occasion de la journée des SDF. Elles aiment ce cours, cela se sent, se ressenst Même pour moi cela fait du bien de chanter ! Je les observe, elles m’observent, rapidement des sourires et des rires sont échangés. Je me demande le parcours de ma voisine, une cinquantaine d’années, blonde, coquette, chapeau sur la tête, féminine et passionnée de musique. Elle n’arrête pas de me parler et partage avec moi ses partitions. Elle m’offre même les paroles de Félix Leclerc, un chanteur québécois dont elle est très fière : « Ca te fera un souvenir de ton après-midi avec la chorale » me dit-elle. Elle n’a rien et pourtant me donne.
Le cours s’arrête. C’est l’anniversaire de Maria, une participante hispanique à l’accent prononcé. Monique a préparé un gâteau, nous chantons gaiement « Joyeux anniversaire ». Maria est émue. Moi aussi. Après le goûter, on reprend les partitions. Chanter « La Bohème » prend tout son sens dans ce lieu. A la fin du cours les femmes repartent de bonne humeur et en se faisant de longues embrassades. Cela fait plusieurs années que la chorale existe. Certaines de ces femmes habitent la Maison Olga, d’autres y sont passées et ont aujourd’hui leur propres appartements, elles continuent néanmoins à venir au centre car ici c’est une vraie famille. Le lien est gardé. Il faut beaucoup de temps à ces femmes avant de trouver une stabilité. On ne fait pas de miracle à La rue des Femmes mais on accompagne des femmes en détresse.

La notion de santé relationnelle est toujours présente, Léonie m’explique que ces femmes sont déconnectées du monde et des êtres, « un peu comme si leur wifi internet arrêtait de fonctionner ». Elles n’ont souvent plus personne, ni famille, ni amis. La rue des Femmes veut les soigner pour qu’elles s’aiment et qu’elles aiment à nouveau les autres. Beaucoup d’entre elles ont vécu des chocs psychologiques très forts. J’apprendrais ici ce qu’est un bébé martyre, ces bébés qui font la une des journaux car violentés et abusés par leur parents, certaines en sont.
On m’invite à revenir le lendemain pour fêter les 20 ans de la Rue des Femmes. Pour l’occasion pas de grandes fêtes, juste des cupcakes soigneusement confectionnés par une travailleuse. Sur le chemin du réfectoire, une femme pleure sur une chaise, tout naturellement Léonie s’agenouille à ses côtés pour savoir ce qu’il se passe. Je ne suis donc pas étonnée, quand plus tard, elle prend la parole au moment du dessert et se fait applaudir par les itinérantes toutes reconnaissantes du travail qu’elle a accompli.
Que de chemin parcouru en vingt ans ! La Rue des femmes va ouvrir cette année sa troisième « maisons », c’est une bonne chose mais à la fois cela montre qu’il y a toujours en 2014 beaucoup de femmes isolées et vivant dans la pauvreté même dans un pays riche comme le Canada.
Je remercie de tout cœur cette ONG de m’avoir ouvert ses portes à Montréal. Merci Léonie! Merci Françoise! Pour les plus curieux, n’hésitez pas à aller visiter le site web de l’organisation: http://www.laruedesfemmes.org/
Données de l’ONG « La rue des Femmes » :
Annuellement, c’est plus de 539 femmes différentes qui sont aidées par nos services de guérison. En 2012-2013, La rue des Femmes a offert près de 14 000 nuitées d’hébergement, plus de 41 000 repas, 101 000 dons de vêtements et articles divers, plus de 2 000 heures d’activités structurantes et de réadaptation et plus de 16 000 heures de counselling et de suivi psychosocial, et 3600 heures d’accompagnement dans la communauté.



