L’île Verte

photo

Il y a trois manières de sortir de l’Ile Verte située au milieu du fleuve St-Laurent au Québec. La première est le bateau, une navette relie l’île au continent lors des marées montantes et quand le temps le permet. En hiver sous -30°c, le fleuve gèle, les îliens peuvent donc rejoindre le continent avec leur motoneige sous un froid glacial. La troisième option  est l’hélicoptère, plus facile à utiliser pour aller faire ses commissions pour les semaines à venir mais l’aller-retour coûte le triple que le bac maritime. Sur l’île, pas de « dépanneur » (expression québécoise pour désigner l’épicier), seuls quelques restaurants existent pendant les mois d’été pour nourrir les ventres gourmands des touristes qui viennent découvrir la beauté et la tranquillité de l’Ile Verte.

L’île compte seulement une trentaine de résidents à l’année qui se battent pour la garder vivante. Autrefois, on y comptait jusqu’à 420 résidents, la belle époque ! L’école existait encore et permettait aux jeunes familles de s’installer. Désormais, les Verdoyants survivent grâce au tourisme des beaux jours. Le long de la seule route de terre qui traverse les 11km de l’île, il y a de nombreux panneaux indiquant des maisons d’hôtes. Mi-septembre, elles sont déjà presque toutes fermées. Les restaurants aussi. Heureusement, mon hôte Colette, qui est née sur l’île Verte, tient une poissonnerie où elle vend poissons et plats surgelés maison. Je me régalais durant 3 jours avec son délicieux saumon fumé par ses soins et je me délectais en sentant ses confitures et autres sauces qu’elle prépare déjà pour les vacances de Thanksgiving et l’été prochain.

Mais comment peut-on vivre toute l’année sur cette île dont l’hiver si rude, ne peut être qu’un message envoyé pour nous dire de la quitter ? Je vais comprendre l’attrait de l’Ile Verte en découvrant la vie de deux femmes : Blandine, fraîchement arrivée et puis Colette dont les parents sont eux aussi nés ici.

IMG_7690

Blandine est en charge de la maison du phare. Un gîte touristique géré par la municipalité qui a aménagé l’ancienne maison du gardien du phare au pied de ce dernier. Le phare rouge, flamboyant et protégeant, depuis 1809, les navires traversant le St Laurent pour rejoindre Québec, est l’attraction majeure de l’île. Blandine m’en fera la visite. Plus tard, autour d’un thé dans sa maison vide de touristes, elle me raconte être arrivée sur l’île presque par hasard. Après une vie consacrée au travail, parfois en tant que travailleuse autonome, parfois en tant que salariée, elle sentait le besoin de quitter son poste dans un hôtel de Montréal. Elle avait gardé « au cas où », depuis longtemps, une annonce pour un poste saisonnier dans la maison du phare. Blandine a écrit à l’administrateur du site pour savoir si pour la saison à venir ils avaient besoin de quelqu’un. La réponse a été positive. Blandine a alors quitté son travail et Montréal pour débarquer au printemps à L’île Verte.

Elle a laissé pour une saison d’été son compagnon qui est resté vivre à Montréal. Besoin d’espace, d’air et de mer. Car même si l’île est entourée du fleuve St Laurent, pour moi ça ressemble à la mer. En se baladant sur les rochers pour rejoindre le phare, on peut apercevoir des phoques étalés tels des limaces sur les rochers. Les plus chanceux se feront même surprendre par les soufflements lourds des baleines qui longent la côte. Cette beauté et cette nature ont captivé Blandine. Un retour aux sources nécessaires après une vie active à la ville. Un coup de foudre avec cette île dont les couleurs changent plusieurs fois dans une même journée. Un coup de foudre avec la simplicité et la tranquillité. Un coup de foudre a 53 ans. Elle a donc décidé de revenir l’année prochaine, mais cette fois-ci avec son ami. Elle ne regrette qu’une chose : ne pas rester pendant l’hiver pour découvrir l’île sous un nouveau regard. Mais elle reviendra l’observer quand même dans quelques mois, en touriste cette fois, à moins que ce soit en tant que « îlienne d’adoption », puisqu’ elle s’est faite accepter par les Verdoyants dont la chaleur, la simplicité et la solidarité ont ému Blandine.

IMG_7874Une simplicité dont Colette est une bonne représentante. Une femme de caractère qui dit ce qu’elle pense avec sa voix roque, signe de nombreuses cigarettes fumées le long de sa vie. Une femme que la vie n’a pas épargnée, mais qui s’est toujours relevée : « On ne peut pas changer le passé, mais on peut tourner la page.»

Colette a grandi sur l’île entourée de 9 frères et sœurs. Une famille nombreuse vivant de la pêche et déjà du commerce de maison d’hôte. Pour nourrir ses douze bouches, la famille était presque auto-suffisante : potager, élevage de moutons et poissons frais. De son enfance, Colette garde un souvenir mitigé. L’école, synonyme d’amusement dans sa mémoire, elle l’a quittée à l’âge de 14 ans pour aller travailler comme femme de maison dans le village qui fait face à son île.

« Travailler » elle l’aura fait toute sa vie. Petite, elle était de corvée pour aider ses parents : éplucher, cultiver, récolter, laver … un travail à domicile dès le plus jeune âge, que les nouvelles générations ne connaissent pas. Sa vie de femme, elle la fera à terre mais accompagnée d’un insulaire avec qui elle se marie à 17 ans. Ils auront deux enfants mais les parents divorceront à leur adolescence. Colette prend son autonomie. Elle travaillait comme couturière de chez elle et doit donc déménager tout en arrêtant son activité. Elle entamera alors une carrière de commerciale pour une marque d’appareils ménagers qui fonctionne sous forme de réseau de vente à domicile.

Puis soudain, le monde s’écroule, sa fille est victime d’un accident de voiture. Il s’en suivra des mois de rééducation où Colette travaille dure et rejoint sa fille à l’hôpital le matin et le soir. Des horaires intenses, une émotion à fleur de peau, une vie entre parenthèses. Le deuxième grand choc de sa vie après la mort d’un de ses frères quand elle était plus jeune.

IMG_7678

Un jour, elle a eu comme un besoin, une nécessité de lâcher prise et de prendre du temps pour elle. Rien que pour elle. Sa fille allant mieux, Colette retourne à l’Ile Verte pour vivre une année sabbatique chez ses parents. Elle reprend goût à la vie simple de l’île à 40 ans. Elle occupe ses journées entre le jardinage, la coupe du bois, ou encore des ballades en bord de fleuve.

Comme un signe du destin, ses parents décident de profiter de leurs vieux jours sur le continent et mettent en vente leur maison. Colette décide alors de reprendre le flambeau : elle ré-ouvre la maison d’hôte et la poissonnerie familiale. C’était il y a 10 ans. Une décision qu’elle ne regrette pas. Elle adore son métier. Elle adore aussi cuisiner. Nous parlons tout en triant des airelles sauvages qu’elle cuisinera le lendemain pour faire de la gelée.

IMG_7871

Je ne loge pas dans la maison familiale car elle a pris feu il y a 15 mois. Ici, à l’Ile verte, il n’y a pas de pompiers. L’île est isolée mais ces habitants ne le sont pas. Lors de cet incendie, Colette a connu la solidarité Verdoyante. En à peine un an, Colette a tout reconstruit et a ré-ouvert sa maison aux touristes. Une épreuve de plus dont elle se remet grâce à une force unique et une joie de vivre.

Des destins différents, mais une volonté de changer de vie caractérise ses deux femmes. Elles n’ont pas eu peur de bousculer leur quotidien pour vivre une vie qui leur convient mieux. Un retour aux valeurs simples, à l’humanité et à la solidarité. L’Île Verte est solitaire mais solidaire, indépendante et à la fois soumise à la volonté du temps. L’île attire donc grâce à ses multiples facettes, tout comme ses habitants que je quitte avec regrets.